« Gardons dans nos théâtres, une mission de création contemporaine »

Posted on 3 août 2011

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 « Une programmation appréhendable par tous », voilà le mot d’ordre, donné par Thierry Vautrot, à la tête du Granit depuis quelques mois. Pour la saison 2011/2012, la scène nationale de Belfort proposera davantage de danse, de musique, de jazz et de spectacles jeune public. Motivations, missions, projet de territoire, programmation, état de la culture, le point avec le nouveau directeur belfortain.

 Transversalles : Quel a été votre parcours avant d’arriver au Granit, scène nationale de Belfort ?

 Thierry Vautrot : J’ai été nommé à la mi-octobre, et suis arrivé au Granit le 24 janvier. C’est mon cinquième théâtre, je suis passé par la scène Nationale de Tarbes, j’ai été adjoint du Volcan, scène nationale du Havre, de 1999 à 2001, directeur adjoint de l’espace Malraux, scène nationale de Chambéry et de Savoie de 1991 à 1999 et directeur de la Maison des arts de Thonon-Évian de 2001 à 2011.

 T. : Pourquoi avoir voulu rejoindre ce théâtre, quelles ont été vos motivations ?

 T.V. : Je connaissais bien la maison. Ce qui m’intéressait, c’était cette double mission : le Granit est un lieu de production avec des moyens, une mission et des outils qui permettent de faire un travail d’accompagnement de la création, mais c’est aussi une scène nationale avec une vocation pluridisciplinaire. Jouer sur ces deux tableaux m’intéressait beaucoup. Le projet de territoires avec Montbéliard ne m’a pas laissé indifférent non plus.

 T. : Quelle image aviez-vous du Granit avant votre venue ?

 T.V. : Je connais un peu Belfort car je suis natif de Montbéliard d’où je suis parti après mon bac. Au niveau national, le Granit a la réputation de faire un travail pertinent d’accompagnement, de production et de création auprès des artistes. Il s’engage vraiment auprès d’eux.

 T. : Quelle est votre vision du projet de territoire sur l’Aire Urbaine ?

T.V. : Je suis intéressé par des projets communs, mais je ne pense pas du tout, à court et moyen terme en tout cas, qu’il y ait un intérêt à faire des fusions d’équipements. Cela n’engagerait aucune économie d’échelle, d’autant plus que les maisons ont déjà leur implantation. Ce qu’on peut faire ensemble, c’est ce qu’on n’arrive pas à faire chacun de notre côté. C’est à dire mettre en commun nos budgets sur certaines opérations, d’autant plus que ceux-ci sont en régression. Nous avons des pôles de créations avec le CCNFC à Belfort pour la danse, Ars Numérica pour les arts numériques, l’Arche pour le jeune public et le Granit pour le théâtre. Ces pôles peuvent travailler ensemble, il faut favoriser les créations transdisciplinaires. La mutualisation d’équipements ? C’est une fausse bonne idée. Il est très important que chaque structure conserve son identité.

 T. : Quelles sont vos missions aujourd’hui ?

 T.V. : Je vais poursuivre avec mon équipe, le travail d’accompagnement et de la création et réouvrir le Granit sur plus de disciplines. Ces dernières années, il était venu presque monothéatre. Nous sommes une scène pluridisciplinaire dans une ville moyenne, nous devons être présents dans d’autres disciplines de manière significative. Nous devons ouvrir également sur un public plus large : la question de l’audience est importante. Au niveau économique, aujourd’hui on doit de plus en plus compter sur des ressources propres, à cause des subventions qui ont tendance à stagner ou à baisser.

 T. : Les mauvaises langues disent que le Granit est trop élitiste et pas assez populaire, que leur répondez-vous ?

 T.V. : Je n’adhère pas à ces termes d’élitiste et de populaire. La définition d’élitiste est restrictive. Aujourd’hui, tout ce qui ne passe pas à la télé est qualifié d’élitiste, populaire ce qui plairait au peuple et qui aurait une légitimité à être programmé. Un théâtre doit pouvoir continuer à être un lieu où la création soit représentée. Alors forcément, celle-ci est très souvent significative de ruptures esthétiques. Souvenez-vous Mozart, à qui l’on reprochait de faire trop de notes, Beethoven mort dans la misère, les impressionnistes refusés par les années 70, Van Gogh qui n’a jamais vendu un tableau de son vivant. A l’époque, on aurait dit que c’était de l’élitisme. Notre mission, c’est de faire en sorte que ce qui est de l’ordre de la création contemporaine touche un public le plus large possible. Et nous n’avons pas envie de casser cela pour devenir populaire. J’ai conscience que certaines oeuvres sont plus ouvertes et que d’autres sont plus difficiles d’accès mais, gardons dans nos théâtres, une mission de création contemporaine. L’enjeu c’est de définir une ligne de programmation qui soit appréhendable par tous, qui soit repérable et qui éveille la curiosité, la découverte. C’est comme dans un voyage, vous ne voyagez pas pour voir ce que vous savez déjà, vous voyagez parce que vous êtes animés d’un esprit de curiosité et découverte. Cet esprit là vous permet d’être plus réceptif. La définition d’élitiste et de populaire me gêne beaucoup parce que c’est une définition figée, c’est du prêt à consommer, du TF1, c’est à dire, du « temps de cerveau disponible pour ». Non, chez nous, il y a forcément un chemin à faire !

 

T. : Pouvez-vous nous parler de la nouvelle programmation que vous avez prise à bras-le-corps ?

 T.V. : Les créations auront toujours leur place : Les Bonnes de Jacques Vincey seront en primeur au Granit avant d’être jouées une centaine de fois dans toute la France ; Exquisite Corpse, la chorégraphie de Joanne Leighton ; La Nuit fantastique, lecture itinérante d’Anne Monfort… Des spectacles seront aussi co-produits, c’est le cas de la pièce de David Gauchard, Le Songe d’une nuit d’été (texte de William Shakespeare), tout comme La grande et fabuleuse histoire du commerce de Joël Pommerat ou des quatre concerts-sandwichs qui associent la Hochschule (Haute Ecole des Arts) de Berne. Une illustration de l’importance des relations transfrontalières qui seront davantage développées dans les prochaines années, nous ne sommes qu’aux prémisses. La musique aura davantage de place, tout comme la danse, et une saison jeune public (une trentaine de représentations) ainsi qu’une saison jazz (cinq concerts) seront proposées. Il y aura également de nouveaux artistes associés : Nasser Djemaï, David Gauchard, Grégoire Ingold, Andréa Novicov et Jacques Voncey. Puis davantage de spectacles seront donnés à la Maison du Peuple (dix au total) et moins à la Coopérative.

 T. : Quel état général de la culture et du théâtre faites-vous aujourd’hui ?

 T.V. : D’un point de vue financier, il faut reconnaître que ce n’est pas la joie et nous ne sommes pas dans une époque très porteuse pour la culture. Il n’y a pas beaucoup de discours politiques autour de la culture et c’est dommage ou alors quand on parle de culture, on a tendance à l’instrumentaliser. D’un autre côté, c’est vrai qu’à Belfort, les élus s’engagent pour elle, c’est important et ça contrebalance avec la morosité nationale. Et puis les gens viennent dans les salles, partout en France, il y a une envie d’être ensemble, de participer à quelque chose qui résiste au matérialisme des écrans, et c’est très important également. Le théâtre, c’est avant tout un espace de distraction dans le bon sens du terme. C’est aller ailleurs, qui nous est indispensable, nous avons besoin de l’ouverture sur l’imaginaire.

 En savoir plus : découvrez le nouveau site du Granit et la programmation complète sur www.legranit.org

 

 Propos recueillis par Simon Daval

Photos DR, Jérôme Araujo et Charlène Stock

 

 

 

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